53 billets en 2015 : une histoire à faire peur… #44


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Lisbeth avançait lentement dans ce long couloir sombre qui menait à sa chambre, avec pour seule compagne une bougie prête à rendre l’âme. Cela faisait déjà plusieurs jours qu’elle avait pris ses quartiers d’hiver dans la demeure familiale de Foxriver. Pourtant il lui fallait à chaque fois une bonne semaine pour s’adapter à l’immensité de cette grande bâtisse en pierre aux portes de Londres. Depuis  toujours c’est ici que la famille Whiteshadow se retrouvait pour passer la saison hivernale, loin de leurs demeures si chaleureuses en pleine campagne anglaise.

Grand-mère Adele et sa gouvernante Jane, Tante Adélaïd et Oncle Andrew, Anabeth et Christopher, les parents de Lisbeth, tous dormaient déjà, fatigués par cette première journée éreintante consacrée à la remise en ordre des lieux après quelques mois sous la poussière. Habituellement, les Weston, leurs voisins les plus proches,  s’en chargeaient en échange de bonnes bouteilles de vins que Christopher rapportait de ses excursions en France. Mais cette année, les affaires étaient bien moins florissantes et il fut décidé de manière collégiale que chacun mettrait la main à la pâte au grand désespoir des chargés de mission habituels.  Cette humble famille de fermiers n’aurait pas cette année la chance d’ouvrir un grand cru pour les fêtes de Noël.

C’est d’ailleurs à eux que Lisbeth pensait tout en continuant son périple à travers le long corridor Est. Elle se souvenait des longues balades à cheval de son enfance avec Callum et Edward, les deux fils Weston. Elle avait toujours eu un faible pour l’aîné mais c’est Edward qui s’était avec empressement montré le plus entreprenant, à son grand désespoir. Quant à Callum il était devenu triste en prenant de l’âge et semblait toujours être ailleurs. Le petit garçon serviable et enjoué avait laissé place à un jeune homme froid et distant après la disparition de leur petite soeur. Il avait ce côté mystérieux qui l’avait toujours intriguée et elle s’en voulait d’ailleurs de manquer à ce point d’originalité dans cette admiration qu’elle lui vouait. C’était si cliché, elle qui se revendiquait femme libre et indépendante, ne se laissant pas séduire par le premier brun ténébreux qu’elle pourrait rencontrer. Pourtant il avait bel et bien cet effet là sur elle.

Elle arriva enfin devant la porte de sa chambre. Celle-ci était un peu isolée des autres occupées par les membres de sa famille mais elle aimait cette tranquillité que cet isolement lui procurait. Il lui fallait bien cela pour supporter pendant les cinq prochains mois les petites guéguerres entre son père et sa grand-mère, auxquelles venaient parfois se mêler Tante Adelaïd. Elle ouvrit sa porte et fut alors glacée d’effroi en découvrant là, sur son lit, Callum, la chemise ensanglantée, l’air hagard.

Il semblait perdu. Ses yeux étaient rouges et secs. Il était trempé des pieds à la tête bien que la pluie ait cessé depuis une heure au moins. Son visage était marqué par quelques coups fraîchement reçus, auxquels s’ajoutaient plusieurs marques de griffures. Cela faisait maintenant un an qu’elle ne l’avait pas revu et le retrouver dans cet état lui fit un vrai choc. Pourtant, il avait gardé ce charme indéniable qui ne la laissait pas de marbre malgré la violence de ce qu’il avait subi, malgré l’état désastreux dans lequel il était. Elle voulut prévenir son père mais Callum lui intima l’ordre de fermer la porte. Il voulait lui parler et il devait le faire maintenant car il n’aurait certainement plus le temps de le faire ensuite. Le ton péremptoire qu’il venait d’utiliser l’agaça profondément mais elle sentit que c’était important alors elle s’exécuta.

Il lui raconta tout : son retour à la maison après une journée au marché de Rochester, ses parents partis pour quelques jours chez leurs amis de Londres, sa dispute avec Edward. Lisbeth fut très surprise de cette dernière révélation. Callum avait toujours paru très protecteur envers son frère, le protégeant de la violence de leur père dont il était le souffre douleur. Il sourit alors devant ce qu’il appelait sa douce naïveté.

Edward n’était pas ce souffre douleur ou ce petit frère que l’on protège. Il était l’incarnation du mal absolu. C’est lui qui avait noyé sa petite soeur alors qu’elle n’avait que huit ans. Mary n’était pas partie seule profitant d’une sieste du cadet alors qu’il était chargé de la garder. Elle n’avait pas non plus été imprudente en se rendant au milieu du lac seule sur la barque. Edward l’y avait emmenée et du haut de ses douze ans l’avait violemment jetée à l’eau et l’avait regardée se noyer, sans lui tendre la rame qu’elle lui réclamait. Brent, le commis de ferme, et Callum avaient assisté à la scène depuis les berges alors qu’ils rentraient d’une longue journée de travail aux champs. Mais ils étaient arrivés trop tard pour la sauver. Quand ils avaient alors tenté de raconter leur version, Brent fut mis à la porte sans ménagement et la thèse de l’accident devint la seule valable.Quant à Callum il fut violemment battu. Il avait beau expliquer ce que son frère faisait aux bêtes de la ferme, la haine profonde qu’il vouait à Mary, cette « charogne » qui lui pourrissait la vie, ses parents fermèrent les yeux, ne pouvant imaginer une telle abomination. Selon eux Callum perdait la tête…

Brent fut retrouvé mort quelques jours plus tard, son corps gisant dans un fossé, une bouteille à la main. Et dès lors Callum ne parla que très peu, dévoré par ce lourd secret qui le rongeait littéralement. Mais il resta avec les siens, il ne partit jamais, il se rangea du côté de cette version officielle.

Et puis il y eut aujourd’hui, il y a à peine une heure de cela… Profitant de l’absence parentale, Edward provoqua une nouvelle fois Callum, ce grand frère si faible comme il aimait à le dire et qui  avait laissé mourir sa soeur, qui n’avait jamais eu le courage de l’affronter. Mais, comme il en avait pris l’habitude, il ignora cette nouvelle agression. Il savait qu’un jour viendrait où il révélerait sa vraie nature et où il pourrait alors pleinement lui rendre la monnaie de sa pièce aux yeux de tous, en montrant le visage de ce monstre qu’il était. Mais Edward ne semblait pas vouloir lâcher l’affaire cette fois-ci, ne supportant pas cette ultime provocation qu’était le mépris de son frère et promit alors de s’en prendre  à la personne qui comptait le plus aux yeux de son aîné.

Callum s’arrêta un moment. Il avait besoin d’interrompre pour quelques instants ce récit éprouvant. Il prit  les mains de Lisbeth dans les siennes. Il était si froid, pourtant elle sentit une douce vague de chaleur l’envahir. Il la regarda avec une telle intensité qu’elle en fut gênée et terriblement troublée malgré toute l’horreur de ce qu’elle venait d’entendre. Il lui expliqua qu’à l’époque il avait tout fait pour se faire entendre. Il n’avait jamais voulu  que son frère s’en sorte ainsi. Il s’était juré qu’il se battrait jusqu’à la mort s’il le fallait pour défendre la mémoire de sa soeur. Mais en vain… Il fouilla à nouveau dans ces souvenirs si douloureux.
Un jour, quelques temps après la mort de Mary, Edward était venu le voir dans sa chambre et avait calmement décrit comment il avait défoncé le crâne de ce vieux soûlard de Brent à coups de pierre et le plaisir qu’il avait ainsi pris. Il poursuivit son récit en énumérant avec détails ce qu’il ferait à Lisbeth, cette petite peste de voisine, si Callum continuait de vouloir lui nuire. Il lui parla de ce rêve qu’il faisait parfois où il se faufilait en pleine nuit dans la demeure des Whiteshadow, la suivant dans ce long couloir avec pour seule compagne une bougie prête à rendre l’âme. Il la laisserait entrer dans sa chambre puis attendrait qu’elle s’endorme pour l’y rejoindre. Il poserait alors les mains autour de son joli cou puis attendrait qu’elle se réveille pour l’étouffer lentement, regardant les derniers souffles de vie s’échapper de ce corps qu’il désirait déjà tant… Callum savait qu’il le ferait et il savait aussi qu’il ne pourrait être en permanence auprès de celle qu’il avait toujours aimé, qu’elle ne comprendrait pas cet acharnement à la protéger, elle si forte et indépendante, refusant toutes formes de paternalisme. Il avait également compris que seule la distance qu’il pourrait mettre entre elle et lui apaiserait les fantasmes sordides de son frère. Et c’est ce qu’il s’évertuait à faire depuis.

Il l’aimait donc. Elle en fut littéralement bouleversée. Et elle saisit alors le calvaire qu’il avait du vivre toutes ces années et ce temps perdu pour eux deux. Cependant ce soir il avait décidé d’y mettre fin et cette ultime menace envers celle qu’il chérissait le rendit fou. Une violente dispute éclata. Et ce n’est qu’après un dernier coup donné et l’évanouissement  de son frère qui suivit qu’il put enfin s’enfuir et se réfugier ici. Maintenant il souhaitait simplement dormir et mettre fin à cette ignominie dès le lendemain.S’il n’y arrivait pas, c’est avec Lisbeth qu’il partirait, loin, très loin. En Italie peut être, elle en rêvait et il le savait depuis cette conversation qu’ils avaient eu sous le vieux chêne centenaire alors qu’ils n’étaient encore que deux jeunes enfants insouciants.
Après qu’elle l’eut soigné, il s’endormit lové dans ses bras protecteurs. Elle resta un long moment à l’observer, triste pour son aimé, chamboulée par son récit mais heureuse de le savoir là, auprès d’elle, prêt à revivre enfin. Elle ne savait pas comment il s’y prendrait pour être écouté cette fois-ci par les siens alors qu’il ne l’avait jamais été auparavant mais elle sentait une telle force en lui que ses doutes s’envolèrent et qu’elle finit alors par trouver le sommeil.

Au petit matin, à son réveil, Callum n’était plus là. Elle fut prise d’une angoisse terrible, presque insoutenable. Et si tout ne se passait pas aussi bien qu’elle l’imaginait ? Elle courut à la ferme des Weston, sautant le petit déjeuner dominical en famille. Elle entra alors sans même frapper, hurlant le prénom de Callum. Ses parents étaient là. Ils lui demandèrent de se calmer.  Edward était présent aussi, observant avec un certain plaisir son désarroi et cette peur qui l’étreignait.

« Lisbeth, nous allons devoir encore prévenir Anabeth et Christopher. Tu ne peux pas revenir tous les jours ici  et nous rappeler ces heures douloureuses que nous avons vécues. Nous essayons de faire notre deuil, comme nous l’avons fait pour Mary. Callum est mort il y a un an maintenant, tu dois l’accepter. Tu dois arrêter de vivre avec tes fantômes ! »

Non, il n’était pas mort, il était avec elle hier soir. Elle pouvait encore ressentir cette chaleur qui l’avait envahie quand il avait pris ses mains entre les siennes puis quand il s’était plus tard lové dans ses bras. Et… Et puis elle sentit qu’elle perdait pieds… Soudain tout se mit à tourner autour d’elle. Il lui semblait perdre connaissance et la dernière chose qu’elle vit fut ce sourire démoniaque sur le visage satisfait d’Edward.

Elle se réveilla chez elle quelques heures plus tard. Adele, Adelaïd et sa mère étaient toutes là, continuant de discuter à voix basse dans un coin de la pièce, la pensant encore endormie. Elles parlaient d’un institut qui pourrait l’aider. Elles commençaient à s’inquiéter et à ne plus savoir comment l’aider. Tout cela durait depuis trop longtemps. Si cela demeurait gérable le reste de l’année, elles se rendaient compte que le retour à Foxriver allait sans doute la perdre à tout jamais.

Alors Lisbeth se souvint. Il était bien mort il y a un an. Cette nuit sombre et pluvieuse refit doucement surface. Elle entendait encore les paroles tenues par l’officier Cheston venu les prévenir du drame qui s’était joué cette fameuse nuit chez leurs voisins. Callum était rentré au petit matin. Il avait sans doute trop bu et s’était alors battu avec son frère.Et, c’est en remontant dans sa chambre alors que son cadet avait réussi à le calmer qu’il tomba dans l’escalier pour ne plus jamais se relever. Enfin c’était la version qu’avait donné Edward, ce cher frère aimant et si fragile…

Il avait encore  gagné et elle n’avait pas la force de se battre seule. Elle replongea alors dans sa torpeur, ne prononçant plus un seul mot. Depuis son retour à Foxriver, elle avait bel et bien passé chaque nuit avec le souvenir de cet homme qu’elle avait tant aimé et dont l’esprit ne trouverait sans doute plus jamais la paix. Il la hanterait, elle le savait. Mais il était déjà trop tard, son esprit à elle semblait être parti si loin qu’elle n’était plus sûre de pouvoir un jour le retrouver…

La jeune femme endormie - Bastien Lepage

La jeune femme endormie – Bastien Lepage

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6 réflexions sur “53 billets en 2015 : une histoire à faire peur… #44

  1. Whahou….
    Pareil que la mère Dodue, c’est trop court, tu pourrais étoffer beaucoup plus car tu as plein de détails en tête, ça se sent.
    Bravo, j’aime beaucoup !

    J'aime

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