Prologue : Dans un murmure… [Comment ça commence ?]


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Ce billet est ma première participation au rendez-vous mensuel d’Agoaye « Comment ça commence ? ». Le principe : écrire un article « pour le plaisir, en suivant ses envies, ses instincts » et sans contrainte si ce n’est que chaque texte doit commencer par la même amorce de phrase, celle inscrite en gras. Pour en savoir plus, je vous conseille de lire le billet de présentation et si vous souhaitez participer le groupe facebook se trouve ici.

***

(Février 2015)

Lorsqu’elle referma sa valise, elle était persuadée que sa vie allait changer. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’on l’observait… Elle ne sentit pas  cette présence à ses côtés, elle n’accorda pas non plus d’importance à ce souffle chaud sur son épaule. Elle ne comprit pas  tout de suite que le changement tant attendu dépasserait ce que son esprit pouvait décemment imaginer… Pour l’instant, elle se contenta de sortir de la chambre et de descendre les escaliers pour s’installer dans le grand salon qui jouxtait le hall d’entrée.

Elle attendait seule dans cette pièce immense et froide, cernée par ces quatre murs défraîchis et rongés par l’humidité. Cela faisait bientôt deux heures… Malena ne s’était jamais vraiment sentie à l’aise dans la vieille bâtisse occupée autrefois par sa grand-mère. Dehors la neige tombait à gros flocons. Le petit chemin étroit et tortueux qui menait au manoir se couvrait d’un manteau cotonneux de plus en plus épais et menaçant. Les yeux rivés sur sa montre elle commençait à montrer des signes d’agacement quand elle entendit soudain frapper avec force sur la porte en bois massive de l’entrée.

Elle se leva d’un bond, laissant derrière elle un léger nuage de poussière qui se dégageait du vieux fauteuil Louis XVI décrépi.  Elle était impatiente d’en finir enfin avec cette histoire de succession qui ne représentait pour elle qu’une montagne de paperasse sans fin se concluant par un déménagement laborieux de bric et de broc sans intérêt dont les plus grosses pièces resteraient ici. Elle sentait que cette journée marquerait la fin d’un véritable parcours du combattant qui n’avait jamais fait partie de ses plans. Dans sa hâte elle évita de justesse la valise qui trônait au milieu du grand couloir… Elle ouvrit finalement à l’agent immobilier prête à lui sauter à la gorge après l’attente interminable qu’il venait de lui faire subir dans les effluves de moisissures.

Il se présenta à elle trempé jusqu’aux os avec pour seul parapluie une vieille pochette en cuir remplie de papiers froissés débordant allègrement de ce rangement de fortune. Il s’excusa platement et expliqua l’embardée de sa voiture due à une plaque neigeuse plus fourbe qu’il ne l’aurait cru, ses tentatives infructueuses pour la joindre elle et une dépanneuse et les trois kilomètres parcourus dans la tempête blanche espérant peut être la croiser en chemin après ce rendez-vous manqué. Il salua d’ailleurs sa patience et présenta à nouveau ses excuses tout en la priant de bien vouloir le laisser entrer, le froid ayant définitivement mis à mal le peu de force qui lui restait…

Elle s’exécuta sur le champ, la pitié qu’elle éprouvait pour lui ayant pris le pas sur sa colère quelque peu démesurée. Elle le conduisit jusqu’au salon où elle était installée jusque là. Elle n’avait rien à lui proposer pour qu’il puisse se réchauffer un peu si ce n’est ce vieux fond de café emprisonné dans sa vieille thermos. Elle tenta tout de même de lui offrir cette misérable consolation sur laquelle il se jeta fougueusement, ne pouvant dissimuler son mal-être passager. Il s’assit alors quelques instants sur le vieux fauteuil occupé jadis par le vieux Gus, ce cher labrador qui reposait aujourd’hui au fond du jardin, au pied d’un saule majestueux où il aimait tant se prélasser. Il reprit doucement ses esprits aidé en cela par le liquide encore chaud et réconfortant englouti aussi rapidement qu’il était peu conséquent. Il se présenta enfin.

C’est ainsi que Malena revit celui qu’elle n’avait jamais vraiment réussi à oublier et qui, mouillé et désœuvré, s’était rendu provisoirement méconnaissable, malheureuse victime d’une triste mésaventure météorologique… Pierre était là, devant elle et elle en était sûre maintenant cette journée était bel et bien bien différente des autres… Quand elle se présenta à son tour, elle comprit immédiatement que cela était bien inutile. Elle n’avait pas tant changé malgré le poids des années…

Depuis le jour où elle avait pris contact avec l’agence immobilière il savait de son côté qu’il la reverrait et il avait d’ailleurs tout fait pour se charger de cette vente, ce qui avait eu le don de surprendre ses collègues, cette demeure étant jugée invendable. Son état de délabrement et les rumeurs sur des présences surnaturelles en ce lieu semblaient sceller le destin du manoir de grand-mère Mathilde.

Ils s’observèrent d’abord, un peu gênés il est vrai. C’est Pierre qui rompit le silence. Il prit de ses nouvelles, voulut savoir si elle avait poursuivi son rêve de devenir paléontologue, si Hélène, sa mère, allait bien, si elle appréciait toujours autant la lecture de romans policiers. Elle lui parla alors de ses voyages ici ou là, de ses découvertes sur les ancêtres des ptérodactyles piégés dans des sables mouvants en Chine,  de sa mère remariée tardivement et heureuse enfin, du dernier polar islandais englouti pendant son séjour. Elle découvrit à son tour qu’il n’avait jamais vraiment quitté la petite ville de son enfance, qu’il ne comptait pas rester agent immobilier toute sa vie et qu’il avait pour projet d’ouvrir un gîte dans la région quand il aurait mis suffisamment d’argent de côté. Elle se souvint alors de son talent pour mettre les gens à l’aise et de cette facilité qu’il avait à écouter et prendre soin des autres et elle se dit qu’il ferait indéniablement un hôte charmant.

Le temps s’écoulait et ils ne se lassaient pas d’écouter ce que l’autre avait accompli ces dernières années. Mais il fallait pourtant évoquer sérieusement cette mise en vente et c’est Malena qui se décida enfin à aborder le sujet. Pierre ne lui cacha pas le profil particulier de la maison et qu’il lui faudrait faire des concessions. Tout ceci elle ne le savait que trop bien et cela lui importait peu d’ailleurs. Il lui fallait vendre à tout prix et en finir. Sur ces sages paroles, ils se mirent en route et commencèrent la visite afin d’évaluer au mieux le prix qu’elle pourrait en tirer.

Malena se rendit compte rapidement qu’elle n’écoutait absolument pas les explications données par Pierre. Les détails sur la toiture, les encadrements de fenêtre et la tuyauterie la laissaient de marbre. Elle se sentait si bouleversée depuis qu’il était là. Il la troublait  et il avait toujours eu cet effet là sur elle. Les circonstances malheureuses de la vie les avaient séparés mais à cet instant précis une seule question vraiment essentielle lui brûlait les lèvres : était-il toujours avec Elle et avait-il tenu cette promesse de ne jamais l’abandonner alors que la maladie s’était emparée de son corps et de son esprit ? Pierre dut comprendre son trouble puisqu’il s’interrompit. Il voulut savoir si tout allait bien. Elle lui répondit oui d’un bref hochement de tête qui n’avait pas réussi à le satisfaire mais qui mit fin à cet aparté.

Ils arrivèrent enfin dans la chambre de grand-mère Mathilde, la seule pièce suffisamment bien conservée de la maison où Malena avait d’ailleurs passé la nuit. Pierre semblait subjugué par l’harmonie de l’ensemble et cette vieille coiffeuse dans un état plus que respectable qui trônait à côté de la cheminée en pierre. Il s’assit alors sur le lit pour mieux profiter du spectacle. Il lui demanda de venir s’installer quelques instants à ses côtés. Puis il lui parla doucement : « il se passe quelque chose de fort dans cette pièce, c’est même plutôt intense, tu ne le ressens pas ? » Malena eut d’abord envie de lui dire que tout était intense ici depuis son entrée fracassante en ces lieux. Mais elle se tut, encore.

Ils restèrent là assis, longtemps, sans prononcer un seul mot. Elle n’avait qu’une envie, le prendre dans ses bras, lui dire combien son amour était resté intact, qu’elle avait toujours su qu’il était son âme sœur et qu’à partir d’aujourd’hui elle ne pourrait plus jamais vivre sans lui une seule minute de plus. Mais il y avait cette femme entre eux, cette promesse qui les avait éloignés.

Elle sentit alors à nouveau ce souffle chaud dans son cou auquel elle n’avait pas accordé d’importance ce matin mais dont le souvenir lui revint avec force en mémoire à cet instant. Puis il y eut un murmure, d’abord inaudible, soudain de plus en plus clair :

« Aime, aussi loin que les nuages et au delà ! Aime, laisse toi porter ! »

Cette voix douce lui était si familière… Elle n’osait y croire, son esprit si cartésien l’empêchant très souvent de se laisser aller à toutes formes de divagations. Pourtant tout lui paraissait si  limpide et évident  maintenant. Mathilde se tenait là, tout près, et l’aidait à prendre en main son destin. Elle l’avait d’ailleurs toujours été pendant son séjour au manoir mais elle n’avait pas voulu voir, trop effrayée de mettre un peu de désordre dans cette petite vie bien rangée, sans surprise, sans magie… Elle prit alors la main de Pierre dans la sienne, leurs regards se croisèrent, ils se sourirent tendrement. Il s’autorisa enfin à caresser doucement sa joue et se lança, ne laissant à Malena le choix des mots : « Elle n’est plus là. Elle est partie paisiblement et sans souffrance me libérant de ma promesse. Je ne souhaite plus qu’une chose Malena, te tenir ainsi la main, te caresser encore et toujours aussi loin que les nuages et au delà… »

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Alfred Sisley – Effet de neige à Louveciennes

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Suite : chapitre 1

 

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17 réflexions sur “Prologue : Dans un murmure… [Comment ça commence ?]

  1. j’ai beaucoup aimé !!!!!
    la fin me fait comme un clin d’œil à l’écrit de la semaine dernière, dans les défis d’agoaye!
    bravo, une très jolie plume, c’est super plaisant à lire!
    mon écrit me semble bien pâle face au tien, bravo !

    J'aime

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