Chapitre 1 : Dans un silence… [Comment ça commence ?]


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Ce billet est ma deuxième participation au rendez-vous mensuel d’Agoaye « Comment ça commence ? ». Le principe : écrire un article « pour le plaisir, en suivant ses envies, ses instincts » et sans contrainte si ce n’est que chaque texte doit commencer par la même amorce de phrase, celle inscrite en gras. Pour en savoir plus, je vous conseille de lire le billet de présentation et si vous souhaitez participer le groupe facebook se trouve ici.

Je vais essayer au fil de ce rendez-vous de poursuivre l’histoire amorcée au mois de Février sous forme de prologue, en voici donc le premier chapitre.

***

(Mars 2016)

« Comment voulez-vous arriver à faire fonctionner cet appareil ? On dirait qu’il s’est ligué contre moi depuis son premier jour dans cette maison ! » Pierre ne supportait plus le percolateur professionnel dans lequel Malena avait investi le mois dernier. Il s’en plaignait quotidiennement et prenait même gentiment à parti les clients pour qu’ils puissent témoigner eux-aussi du cauchemar que la cafetière lui faisait vivre chaque jour. Pour ce couple lyonnais en vacances depuis une semaine cet affrontement était devenu un petit rituel matinal qui avait pour effet de les mettre de bonne humeur dès les premières lueurs du jour : les gesticulations et les expressions fleuries  de leur hôte leur offraient un spectacle des plus cocasses dont l’épilogue était sans surprise toujours le même : Malena arrivait dans la pièce, conquérante et amusée, et, d’un geste sûr et précis, mettait fin au terrible calvaire de Pierre. Elle remplissait la cuve d’eau froide,  plaçait le percolateur et le filtre dans l’appareil dans lequel elle mettait le café. Elle déposait ensuite le couvercle avec soin et finissait invariablement par appuyer sur le bouton de mise en marche. En quelques secondes elle pouvait ainsi offrir quelques cafés bien chauds à  ses convives.

Malena avait découvert en vivant aux côtés de Pierre des aspects insoupçonnés de son caractère. Son impatience et sa maladresse en faisaient partie. Si la plupart du temps elle trouvait cela plutôt amusant et touchant, il lui arrivait parfois d’être exaspérée par son incapacité à prendre en compte ses conseils préférant la précipitation à une juste observation des choses. Là où il s’imaginait gagner du temps il ne faisait en fait qu’en perdre un peu plus.

Cela faisait maintenant un  an qu’ils s’étaient installés dans la maison de grand-mère Mathilde, quelques semaines seulement après leurs retrouvailles aussi magiques qu’étranges. Pierre avait racheté la vieille demeure et en avait fait la surprise à Malena lui demandant alors si elle était prête à le suivre dans le nouveau défi qu’il s’était lancé : ouvrir sa maison d’hôtes et redonner une seconde vie à la demeure familiale. Elle ne s’était guère posée de questions et avait accepté avec un tel entrain et une telle fulgurance qu’elle avait même réussi à surprendre Pierre qui n’en espérait pas tant aussi rapidement. Six mois au moins avait été nécessaires pour rafraîchir et assainir le manoir. Électriciens, plombiers, maçons, chauffagistes et autres charpentiers s’étaient relayés pour faire de l’ancienne bâtisse un lieu de villégiature convivial et moderne, tout en respectant la majesté de cette demeure bourgeoise du XIXème. Elle avait cependant mis un point d’honneur à s’occuper de la décoration des lieux, cela avait été d’ailleurs sa seule exigence.

Ils leur avaient fallu des fonds assez importants pour pouvoir supporter un tel investissement. Malena avait immédiatement réinjecté le fruit de cette vente dans les rénovations mais cette somme était bien maigre aux vues de l’ampleur des travaux. Outre ce pécule et les économies de Pierre, plusieurs années à travailler dans le milieu de la vente immobilière ainsi que sa nature sociable lui avait assuré un réseau de connaissances parmi les artisans de la région assez appréciable. Il bénéficiait ainsi de tarifs préférentiels et de son côté il se chargeait de leur faire une publicité plus que généreuse auprès de futurs acheteurs. S’il avait quitté l’agence, il n’en restait pas moins en contact avec ses anciens collègues qui perpétuaient ce bon échange de procédé.

Malena se sentait enfin apaisée. Le plus dur était derrière elle et les affaires prenaient enfin de l’ampleur. Depuis l’ouverture du « cocon de Mathilde », leur maison d’hôtes n’avait jamais connu une telle fréquentation. Ils commençaient enfin à remplir leur carnet de réservations, le printemps précoce qui se présentait apportant avec lui son lot de retraités ou de jeunes couples à la recherche d’un séjour romantique, dans le calme de la campagne jurassienne.

Pierre l’observait discrètement alors qu’elle regardait par la fenêtre du grand salon, le sourire aux lèvres, fière d’avoir une nouvelle fois domptée avec une facilité déconcertante l’affreux engin maléfique qui trônait sur la vieille commode de Mathilde récemment rénovée avec goût par la maîtresse des lieux. Il se laissa aller lui aussi à quelques divagations, le jeune couple ayant déserté les lieux pour partir à la découverte de quelques fruitières vinicoles locales et les autres résidents n’étant pas encore debout. Il se souvint alors de leurs retrouvailles, de l’air agacé de Malena quand il débarqua trempé jusqu’aux os dans la maison, de cette tension qu’il ressentait chez elle avant qu’elle ne réalise qui il était et il se dit que décidément les choses avaient pris une tournure étonnante et des plus agréables. Elle était aujourd’hui si calme, si prompt à profiter de l’instant présent et à se laisser aller à rêvasser sans toujours tout analyser ou scruter dans les moindres détails comme son métier de paléontologue l’exigeait.  Il était d’ailleurs rassuré de voir qu’elle semblait s’être faite à sa nouvelle vie même si sa parenthèse professionnelle ne durerait pas, il le savait. Mais pour l’instant il évitait soigneusement d’y penser préférant se délecter de ces instants délicieux.

Cette nouvelle vie et cette harmonie si précieuse entre eux qu’il n’avait jamais connue avec Marie lui permettaient enfin de faire revivre ses souvenirs trop longtemps enterrés. Il s’autorisait désormais à repenser à sa rencontre avec Malena il y a presque vingt ans. Il avait fini par refréné toutes formes de nostalgie et d’errance dans ses souvenirs pour ne pas définitivement sombrer. Qu’il était bon maintenant de les laisser resurgir avec douceur !

*

(Juillet 1996)

Il faisait déjà très chaud en ce lundi matin de Juillet. Comme chaque jour depuis quelques mois Pierre était chargé d’ouvrir l’épicerie tenue par son père et ce à huit heures précises. Personnage haut en couleur de la région, c’était un homme jovial et accueillant, toujours prêt à rendre service, pourvoyeur officiel de bonbons pour tous les enfants de la petite ville de Marigny sur Seille, source indétrônable et revendiquée de l’histoire de la bourgeoisie locale. Il se remettait tout juste d’une chute violente survenue dans les escaliers de la boutique. En effet, après une rude journée de labeur, il s’était dit qu’il serait plus que nécessaire de s’accorder quelques minutes de détente bien méritée. Il était alors descendu à la cave où il stockait quelques bons crus de sa réserve personnelle. C’était là sans doute le seul petit plaisir égoïste auquel il s’adonnait, parfois avec un peu trop de zèle. La pile de cagettes oubliée sur les marches eut raison de sa détermination et de son bassin…

Sa fracture le faisait encore souffrir mais il se rétablissait au mieux et mettait chaque jour un peu plus la patience de sa femme à rude épreuve qui, de son côté,  ne supportait plus de le voir tourner en rond à la maison. Lucien et Martha formaient un couple attachant, passant le plus clair de leur temps à se chamailler tout en étant incapables de se passer l’un de l’autre. Martha avait peu à peu délaissé la supérette pour se consacrer entièrement à la couture, art qu’elle maîtrisait à merveille et qui commençait à lui procurer de menus revenus. Pierre quant à lui n’avait jamais souhaité reprendre l’affaire familiale et encourageait son père à remettre le pied à l’étrier avec insistance. Du haut de ses vingt-cinq ans il ne savait toujours pas de quoi sa vie serait faite mais il avait une certitude quant à ce qu’elle ne serait pas. Il rêvait d’indépendance et espérait pouvoir quitter le giron familial afin de s’installer avec Marie qui devenait de plus en plus insistance et avait besoin qu’il s’engage enfin sérieusement dans leur relation.

Après avoir relevé le rideau en fer et alors qu’il allait finir d’approvisionner le présentoir en fruits et légumes, la petite clochette accrochée à la porte d’entrée lui indiqua l’arrivée de la première cliente de la journée. Il se retourna mécaniquement , prêt à offrir son plus joli sourire à celle qui se présentait à lui. Il reconnut alors Malena, la petite-fille de Mathilde qui habitait dans le manoir à quelques kilomètres de là, au bout de ce petit chemin de terre tortueux, théâtre de ses acrobaties d’adolescent sur son vieux vélo bleu. Elle avait indéniablement grandi mais il en était sûr, c’était bien elle. Celle qui n’était encore qu’une enfant un peu gauche et mal fagotée il y a quelques années encore de cela s’était muée en une jeune femme attirante  aux courbes généreuses délicatement mises en valeur par une robe légère et fleurie. Sa longue chevelure rousse tombait en cascade le long de son dos pour finir sa course au creux de ses reins. Il en fut troublé et, dans un silence, il l’accueillit…

Nath Chipilova - Etagère, tasses et porcelaine

Nath Chipilova – Etagère, tasses et porcelaine

Suite : chapitre 2

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18 réflexions sur “Chapitre 1 : Dans un silence… [Comment ça commence ?]

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  2. j’aime beaucoup même si j’avoue, j’ai un peu de mal à suivre. Je croyais que Pierre était avec Malena et là il, à la fin il doit épouser une Marie? Ou alors c un flash Back? Ou alors il y a deux Pierre? ^^’ (mes petits neurones fatigués sont déboussolés. ^^’)
    Mais c très sympa d’avoir la suite. 🙂

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  7. Et aujourd’hui en te lisant (très en retard c’est vrai), je me dis que j’ai quand même bien fait de garder une certaine distance, du coup mes phrases suivantes n’étaient pas inspirées par vos récits qui se suivent… Et ça vous rend la tache plus périlleuse (et vachement plus intéressante pour moi du coup) 🙂

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