Chapitre 5 : Dans une larme … [Comment ça commence ?]


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Ce billet est ma sixième  participation au rendez-vous mensuel d’Agoaye « Comment ça commence ? ». Le principe : écrire un article « pour le plaisir, en suivant ses envies, ses instincts » et sans contrainte si ce n’est que chaque texte doit commencer par la même amorce de phrase, celle inscrite en gras. Pour en savoir plus, je vous conseille de lire le billet de présentation et si vous souhaitez participer le groupe facebook se trouve ici.

Je vais essayer au fil de ce rendez-vous de poursuivre l’histoire amorcée au mois de Février. En voici les premiers chapitres :

prologue

premier chapitre

deuxième chapitre

troisième chapitre

quatrième chapitre

***

(Juillet 2016)

« Après sa chute, elle ne voyait plus aucune couleur, jusqu’à ce que nous arrivions aux urgences. Enfin c’est ce qu’elle me disait. Elle semblait surtout perdue… Ensuite elle a souhaité dormir un peu, se reposer. Si j’avais su que c’était la dernière fois que nous nous parlions… »

Depuis le décès de sa femme le mois dernier, le jour même du retour de Malena, Lucien vivait au « cocon de Mathilde ». Pierre avait insisté sentant son père fragile même si ces derniers mois il s’était préparé au mieux à cette terrible épilogue. Il vagabondait dans la grande demeure conversant à l’occasion avec les clients qui passaient par là. Aujourd’hui c’est avec deux jeunes touristes compatissants du Nord de la France qu’il échangeait.

« – Elle ne pouvait plus se déplacer seule. J’aurais du rester à ses côtés ce jour-là, au lieu de commérer encore une fois avec mon fils. Ma curiosité me perdra…

– Vous ne devez pas vous en vouloir Monsieur, avec des si… tenta de le rassurer le plus solide gaillard des deux.

-Je sais, je sais…  »

Pierre interrompit avec délicatesse leur discussion pour signaler que le déjeuner était servi. Les deux clients s’exécutèrent et Lucien les suivit de près. Comme à son habitude depuis bientôt trois semaines il alla manger seul dans la cuisine, tenant compagnie à son fils entre deux aller-retours pendant le service du midi. Malena avait pris l’habitude de prendre son café avec lui après son repas. Ils parlaient peu mais appréciaient chacun la présence de l’autre. Depuis les tragiques événements elle et Pierre n’avaient que peu échangé. Etre avec Lucien c’était également une façon d’être moins avec cet homme qui partageait sa vie… Elle attendait que tout cela se tasse et que son beau-père retourne chez lui pour éclaircir ce que le fameux message de  l’inconnue du téléphone sous-entendait.

« -Malena, il faut que je rentre. Je vous adore tous les deux mais j’ai besoin d’être à la maison… Je ne peux pas éternellement esquiver son absence. En restant ici c’est un peu comme si je refusais de me confronter à la réalité.

– Je comprends Lucien.

-Mon fils veut bien faire mais je veux être chez moi, la retrouver un peu mais réaliser aussi…

-J’en parlerai à Pierre.

-Non, je le ferai, dit-il d’un ton décidé. Je voulais juste que tu le saches.

-Bien, ajouta-t’elle simplement en posant sa main sur la sienne. »

Pierre entra dans la cuisine et remarqua le geste de tendresse de sa compagne. Touché par sa sollicitude et l’aide précieuse qu’elle lui avait apporté dans son deuil et celui de Lucien, il se fit une nouvelle fois la remarque qu’il avait décidément beaucoup de chance de vivre à ses côtés. Ils n’avaient pas vraiment discuté de sa « fugue » parisienne mais elle était là pour lui, pour eux et pour l’instant il n’en demandait pas plus.

« -Pierre, l’interpella son père. Tu as quelques minutes à m’accorder ? Rien que toi et moi.

-Bien sûr, je finis de débarrasser et…

-Je m’en charge, l’interrompit Malena. C’est bon.

-Bien, je suis à toi alors papa. »

Il tenta de l’embrasser tendrement au passage essayant de la prendre par les épaules mais il ne put qu’esquiver une caresse,toute pressée qu’elle était de s’atteler à sa tâche.

*

(Août 2014)

Elle était là, assise dans cette chambre, sur ce matelas, au sol. Depuis quelques mois elle ne le reconnaissait quasiment plus. La folie s’était définitivement emparée d’elle. Elle ne mangeait que très peu. Elle arrachait toutes les perfusions que les infirmières tentaient de lui mettre. Dans ses quelques moments de lucidité, de plus en plus rares, elle le regardait droit dans les yeux et le suppliait de la laisser partir, de l’aider à y arriver.

Aujourd’hui, en l’observant, il savait qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Ses jambes ne pouvaient plus la porter. Elle n’avait que la peau sur les os. Ses cheveux si parsemés étaient toujours aussi longs et tenus en une queue haute par un élastique rose orné d’une fleur, alors seule touche de couleur vive, contrastant avec sa blouse d’hôpital blanche et son teint presque translucide. Elle était calme, les yeux dans le vague. Elle marmonnait parfois mais la plupart du temps elle restait silencieuse.

Il alla s’asseoir à ses côtés puisque son état d’apaisement apparent semblait le lui permettre. Il resta ainsi une bonne heure, peut être plus. Il osait à peine la frôler, sa joue portant encore les marques de sa dernière approche. Il la veillait, il attendait.

Il pourrait peut être tout de même essayer, une ultime tentative. Poser sa main sur sa bouche. Puis son nez. La maintenir. Encore. Et encore. Puis la fixer dans les yeux, cette fois-ci en être l’instigateur. Répondre à sa demande. Lui rendre ce service et peut être se racheter de tout le mal qu’il lui avait fait.

Il entendit alors un bruit sec dans le couloir et crut que quelqu’un entrait. Il se ressaisit et fut traversé d’un frisson d’effroi en repensant à ce qu’il était sur le point de faire. Puis il s’en voulut immédiatement. Il n’arriverait donc même pas à la libérer. Il était responsable de tout ça et il était pourtant bien incapable d’exaucer son dernier vœu…

Il fallait qu’il lui parle, qu’il lui dise. Elle paraissait suffisamment apaisée pour qu’il puisse se laisser aller à une confession finale.

« Ce que tu étais belle Marie  l’été où tu m’as fait ta déclaration… L’été de nos vingt ans… Dans le genre cliché on ne fait pas mieux hein. Tu m’as tout de suite plu et je t’ai aimée tu sais. A ma façon… Je n’étais pas un amoureux transi, en tout cas pas celui dont tu rêvais. Tu espérais mieux de moi. Et je t’ai laissé croire qu’il n’y aurait que toi… J’aurais du te le dire tout de suite.

Dès que je l’ai revue ce mois de Juillet 1996, j’ai su. J’ai su ce que c’était d’être profondément et irrémédiablement amoureux. Cela faisait pourtant cinq ans que toi et moi étions ensemble mais  je n’étais plus sûr de t’aimer autant…

Tu as vite compris qu’il se passait quelque chose. Elle était plus jeune et tu as cru que je cherchais juste le frisson auprès d’une minette sans intérêt. Mais elle était tout sauf ça. Ce n’était plus cette gamine empruntée que nous croisions l’été dans les rues du village. Elle était tellement éblouissante.

Tu m’as détesté, tu l’as haïe… Je n’ai aucune excuse. Je ne cherche pas à m’en trouver. Je t’ai fait souffrir. Tellement. Tu as pensé au pire, tu as tenté le pire… Mais je t’ai fait une promesse. Elle est sortie de ma vie. Nous nous sommes unis pour le meilleur et pour le pire…

 J’ai fait des choses pour toi que je n’ai faites pour personne d’autre. J’aimerais tant pouvoir oublier… Mais je ne t’en veux pas. Je ne peux en vouloir qu’à moi. Tout est de ma faute… Mais je suis là et je serai là jusqu’au bout.

Pardon. Je sais que ça ne vaut pas grand chose mais pardon. »

Marie sembla sortir de ses contemplations. Elle se tourna vers lui et approcha sa main de la sienne posée sur le matelas. Elle le regarda intensément puis ferma les yeux, caressant avec le peu de force qu’il lui restait cette main si puissante et qui avait su il y a longtemps lui apporter bonheur et réconfort.

Pierre s’imagina alors qu’elle lui accordait son pardon, qu’elle le délivrait lui aussi. Il s’approcha d’elle et déposa un doux baiser sur son front. Il se sentait comme soulagé et elle paraissait pour la première fois depuis des années retrouver ce sourire qui l’avait tant séduit cet été, ce fameux été de leur vingt ans.

« Je reviens demain, promis. Dors bien ».

Le soir-même, Pierre se coucha plus serein. En pleine nuit il fut réveillé par un appel de la clinique. Dans une larme, Marie était partie…

Tableau de Nathalie Marotte Lesueur

Tableau de Nathalie Marotte Lesueur

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